Vous envisagez un voyage en terre persanophone, êtes désireux d’apprendre le farsi?

Issu de l’expérience personnelle, Le persan pas à pas est le fruit de quatre ans de recherche, d’analyse de la grammaire et du vocabulaire persan afin d’adapter son apprentissage aux adultes francophones. Doté d’une transcription basée sur la phonétique du français, il facilite une prononciation correcte des mots. Pas à pas, vous vous familiarisez avec des expressions d’usage courant en vous initiant à certains éléments culturels qui vous sont explicités. Destiné aux adultes désirant apprendre le persan ou voyager dans les pays persanophones et pouvoir dialoguer avec leurs habitants, il s’adresse également aux personnes qui ont un membre de la famille ou un(e) ami(e) persanophone.

L’ouvrage a ceci de remarquable qu’il peut aussi être fort utile dans les familles persanophones qui se sont établies dans un pays francophone car ce livre propose des équivalents des expressions, des prépositions et des verbes dans les deux langues (française et persane).

Trait d’union par vocation, cette méthode d’apprentissage originale vous guide pour que, par-delà le hasard de la rencontre, se tissent une communication, une compréhension et un respect mutuel de nos richesses culturelles.

Titre: Le persan pas à pas 1 Auteur: Firouzé Behrouz-Lachin
ISBN: 978-2-940371-60-0 Pages: 208
Prix TTC: CHF 35 Format: 21×30 cm

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le Cantique des oiseaux

Editions Diane de Selliers

 

 

 

 

 

 

 

En censurant un roman d’amour iranien.

de Shahriar Mandanipour, Seuil, 2011.

Mandanipour

 

 

 

Téhéran, de nos jours. Comment un garçon et une fille peuvent-ils se rencontrer et vivre une histoire d’amour alors que la République islamique a instauré une rigoureuse séparation des sexes ? Comment publier un roman d’amour, alors que l’impitoyable censeur pourchasse la moindre allusion érotique ? Sara et Dara s’aiment par messages codés inscrits dans des livres empruntés à la bibliothèque, par téléphone ou par ordinateur interposé et au cours de promenades dans les rues en jouant à cache-cache avec les oppresseurs.
Avec un humour irrésistible, seule arme efficace face à la censure, et un recours immodéré à l’autodérision, Shahriar Mandanipour rédige sous nos yeux un poignant roman d’amour à la fois réaliste et fantastique, placé sous l’égide des grands poètes persans, des écrivains et des cinéastes occidentaux.
Loufoque et bouleversant, jubilatoire et tragique, En censurant un roman d’amour iranien réconcilie de façon magistrale Le Procès de Kafka, La Ferme des animaux d’Orwell, et les contes des Mille et Une Nuits.
L’oeuvre de Shahriar Mandanipour a été récompensée en Iran bien que la censure ait interdit la publication de ses romans entre 1992 et 1997. Depuis 2006, il vit aux États-Unis où il enseigne à Harvard.

Critique
Pour une fois, la quatrième de couverture ne ment pas. « En censurant un roman d’amour iranien réconcilie de façon magistrale Le procès de Kafka, La ferme des animaux d’Orwell, et les contes des Mille et une nuits. » Le livre de Shariar Mandanipour est un roman, c’est indéniable, mais c’est aussi un essai sur les affres d’un auteur iranien qui doit échapper aux ciseaux de la censure et, plus encore, un document sociologique de première main sur un pays devenu schizophrène et paranoïaque. Résumons la chose : un écrivain iranien tente de rédiger un roman d’amour, qui apparait en corps gras dans le livre, avec des bouts de phrases fréquemment rayés, car susceptibles d’être censurés. Ledit écrivain nous raconte également le vrai roman, qui ne serait pas expurgé des passages « licencieux ». Et pour couronner le tout, Mandanipour interpelle sans cesse le lecteur, dialogue en toute courtoisie avec le grand censeur du ministère de la culture et s’autorise moult digressions sur le quotidien des citoyens iraniens.
Le tout, dans une langue chatoyante, parfois crue, en citant aussi bien les grands poètes perses que des films occidentaux récents. Hafez y côtoie Lorca et James Bond dans un cocktail détonant, où l’humour et l’auto-dérision se glissent en douce comme un malicieux chat persan. Du quoi y perdre son farsi ? Oh oui, le lecteur est parfois déboussolé, mais l’auteur en est au même point et présente ses excuses avant de reprendre son histoire impossible. En censurant une histoire d’amour est un livre qui passe du tragique à l’absurde en un tour de main, hommage appuyé au peuple iranien qui, malgré les brimades et les interdictions, résiste et se joue des lois islamiques, avec ce talent pour la survie et la débrouillardise goguenarde qu’ont tous les peuples opprimés.
Et cette littéraire mise en abyme, dans un pays au bord de l’abîme, est tout bonnement remarquable.

www.amazon.fr
Site de l’auteur : www.mandanipour.net/en-US/Content/Home.aspx

Extrait
(…) Impulsivement Sara lève la main pour poser une question.
« Vous avez une question, ma soeur ?
- Oui, Pourquoi au département de littérature n’étudions-nous que des oeuvres datant de mille ans ? Pourquoi ne pouvons-nous étudier de la littérature iranienne contemporaine ?
- Que voulez-vous dire par « littérature iranienne contemporaine » ?
- La Chouette aveugle, par exemple.
- Ma soeur, vous appelez La Chouette aveugle de la littérature ? Ces foutaises ne sont pas de la littérature. Vous voudriez que j’écarte les beautés de notre littérature mystique et que je vous fasse étudier des oeuvres qui ne sont que frustration sexuelle, soumission à l’Occident et promotion de l’athéisme ? Vous souhaitez renoncer aux beautés du langage de notre littérature pour lire de la prose ridicule et pleine de fautes de langue, celle qu’on appelle la littérature iranienne contemporaine ? Les gens que vous autres étudiants considérez comme les romanciers et les poètes d’aujourd’hui se divisent en trois groupes: espions travaillant pour l’Occident, drogués, homosexuels. Il est du devoir de tous les musulmans de verser le sang de ces gens. Lire leurs oeuvres est un péché capital. La lecture de leurs idioties vous égarera. Vous brûlerez dans les flammes de l’enfer avec ces soi-disant écrivains. »
À présent Sara imagine qu’elle marche le long de l’avenue Mirdamad. Elle se sent libre d’être une prostituée, un jeune serviteur ou encore une femme qui invectivera ces imbéciles d’hommes iraniens: « Au diable tous vos slogans politiques ! Quand vous vouliez qu’on soit modernes vous nous avez donné des coups sur la tête pour qu’on enlève nos tchadors et quand vous avez trouvé la religion vous nous avez battues sur la tête pour qu’on se recouvre d’un tchador. Que le diable vous emporte ! Je descendrai l’avenue Mirdamad à ma guise. Vous ne savez que déclencher des révolutions et des coups d’État. Je marcherai dans cette avenue et, que vous soyez au volant d’une voiture déglinguée ou luxueuse, vous vous arrêtez à ma hauteur parce que vous me considérez seulement comme une prostituée. Que le diable vous emporte ! Je marcherai où je veux. »
Je ne sais pas comment ces cris de militante ont jailli dans la cervelle de la Sara de mon roman. Je n’ai jamais eu le courage de mettre si franchement, si nettement de telles idées dans l’esprit de l’un de mes personnages. Je suis sûr que M. Petrovitch deviendra fou s’il lit les pensées de Sara. D’abord il empêchera sa soeur et sa mère de fréquenter l’avenue Mirdamad, et ensuite il fera tout pour que le gouvernement instaure une loi interdisant à toute Iranienne de mettre le pied dans cette rue élégante.
Le garçon qui lui rappelle Dara se retourne de nouveau et lui sourit. Elle remarque qu’il n’a plus les yeux sombres d’un Mongol mais des yeux bleus fort peu orientaux. Une sorte d’yeux bleus glacials anglais. Elle plante sur lui un regard si venimeux que le garçon comprend qu’il doit regarder devant lui et ne lui montrer que sa nuque. Le professeur explique que pour l’examen les étudiants doivent apprendre par coeur soixante-dix vers d’une ode écrite par le poète, mort il y a six cents ans, et qu’ils devront les transcrire sur la feuille d’examen. Sara a envie de quitter la salle en signe de protestation mais elle n’a pas le courage pour répondre ce soir au coup de téléphone et à l’e-mail de Dara.
Entre-temps, Sara ne se trouve pas sur l’avenue Midamad et les prostituées, dont le nombre croît de jour en jour, arpentent les trottoirs. Dès qu’elles seront sûres que les voitures des agents de la Campagne contre la corruption sociale ne sont pas dans les parages, elles descendront sur la chaussée et sauteront dans la première voiture qui s’arrête pour elles. Et les mystérieuses senteurs de parfums apportés dans les empires d’Iran par la Route de la soie errent le long des rues de Téhéran à la recherche d’un nez qui les apprécie.
Pp. 301-303 (op. cit.)

 

Mémoires captives

de Azar Nafisi, Editions 10/18, 2011.

Azar Nafisi

 

 

 

Briser le silence. De l’ascension politique de son père en Iran à la trahison, de l’idéal révolutionnaire à la désillusion totalitaire, Azar Nafisi raconte. Entre secrets de famille et secrets d’Etat, il n’y a qu’un pas, que l’auteur de Lire Lolita à Téhéran franchit pour réaffirmer sa foi en sa patrie de coeur, celle de l’imagination. Un témoignage à la beauté mélancolique.

Depuis le mois de juin 2009, le régime de Téhéran a jeté le masque. Impossible désormais de s’y méprendre. Sous le drapeau de l’islam chiite, il s’agit bel et bien d’une dictature de type classique, divisée au sommet, minoritaire dans le pays, soutenue par des milices bien payées et impitoyables, et mettant à sac les ressources d’un pays riche, qui est ainsi conduit à une banqueroute prochaine. Comment l’Iran, la première nation du Moyen-Orient qui accomplit, dès 1905, une révolution constitutionnaliste, a-t-il pu, allant à rebours d’une évolution libérale qui
semblait inévitable dans les Temps modernes, en arriver là ?
Le nouveau livre d’Azar Nafisi nous aide à répondre à cette question difficile, et cela par un biais inattendu, mais efficace, qui est celui de la chronique familiale. Tout se passe, en effet, comme si l’histoire minutieuse d’une famille iranienne offrait une sorte de reflet des événements qui, pendant cinquante ans, ont éveillé, secoué et finalement paralysé le pays. On y voit, comme dans d’autres familles, des alliances parfois fragiles, des ruptures, des trahisons, des désastres inattendus (le père brusquement jeté en prison), des caractères complexes et bien entendu des secrets. Entre secrets de famille et secrets d’État existe un lien indéfinissable mais profond, comme si, dans l’un et l’autre cas, tout ne pouvait pas, ne devait pas être dit.
La famille ne se contente pas de subir kles contrecoups de ce qui ébranle le peuple tout entier, elle est elle-même ce peuple, elle connaît, ou croit connaître, son identité, ses ancêtres, elle raconte son passé (qui se présnte volontiers comme glorieux avec des coloris parfois mythologiques), elle se compare avantageusement aux autrews familles, qu’il lui arrive de mépriser, ou d’ignorer, elle poursuit son chemin hésitant vers ce qu’elle croit être un mieux, un progrès (si nous avons des enfants, c’est pour qu’ils soient meilleurs que nous), elle possède même, par rapport aux autres groupes humains qui l’entourent, son autonomie et même, croit-elle, son indépendance.
Comme toute nation la famille s’assoupit dans des habitudes dont les origines sont souvent oubliées, elle laisse se déformer son image sous les regards étrangers, elle s’aveugle sur elle-même, elle perd sa route. Aussi est-elle soumise aux stupéfactions de l’histoire.

Préface de Jean-Claude Carrière (pp.7-8)
Extrait
On s’efforce dans certaines familles , de cacher devant les autres les tensions internes, mais pour ma mère, par ailleurs si à cheval sur l’étiquette, de telles subtilités n’existaient pas. Elle laissait libre cours à ses émotions où qu’elle fût. Je tentais de lui cacher mes sentiments pour Mehran, pourtant elle avait un instinct de chasseur, toujours à l’affût, elle pressentais ce que je lui cachais. Instinct aidé, à cet égard, par ses constantes intrusions, dans le vie privée de ses enfants. Elle écoutait mes conversations téléphoniques, lisait mes lettres et mes journaux intimes, entrait dans ma chambre quand cel lui plaisait. Je ne savais pas ce qui m’exaspérait le plus, qu’elle agisse ainsi ou qu’elle utilise mon indignation comme une nouvelle preuve de ma déloyauté.
La fin de l’automne arrive, le froid sec de Téhéran saisit les arbres encore couverts de feuilles. Je me suis toujours sentie en harmonie avec les changements de saison. L’automne à Téhéran est magnifique, mais j’adorais les hivers, le soleil et la neige, l’air vif, qui semble craquelé. Je reviens de la prison et nous roulons vers l’avenue Shahpour. Maman est à l’Assemblée, mais elle a envoyé la voiture me chercher. Sans réfléchir, je demande au chauffeur de me conduire chez Mehran. « Ce n’est pas la peine de m’attendre, lui dis-je comme si de rien n’était, j’ai des affaires prendre ici et j’irai ensuite directement à mon cours. »
Maman n’aime pas que j’aille chez Mehran sans le lui dire, elle est venue sonner chez eux et a exigé que je rentre immédiatement avec elle. C’était la première fois qu’elle se conduisait ainsi et j’étais très gênée, mais après l’avoir vue faire, tout le monde prit mon parti. Le « problème » d’Azar devint l’objet d’interminables discussions. L’affectio n se transforma en complicité.
Mon coeur bat dans la fraîcheur de l’automne. Je porte un léger manteau rouge dont je relève le col qui me frotte les joues. Je me sens survoltée, et émue Le chauffeur me dépose à l’entrée d’une ruelle étroite. Nous sommes dans le vieux Téhéran, allées poussiéreuses bordées de boutiques d’épices et caniveaux qui serpentent vers les maisons protégées de hauts murs. Tout en marchant, je sors de mon sac mon flacon d’Air du temps de Nina Ricci et je m’en mets sur les poignets et à l’arrière des oreilles.
Je sonne. On m’ouvre, je m’avance dans la cour pavée sous le vieil arbre, je contourne le petit bassin et me dirige vers les pièces du rez-de-chaussée.
Environ une heure plus tard, la sonnette retentit, suivie de coups contre la porte. Mon coeur s’arrête. Je sais que c’est ma mère. Elle a dû interroger le chauffeur. « Où se cache-t-elle ? Crie-t-elle. Je sais qu’elle est ici.
- Non, dit Morad, le jeune frère de Mehran. Mais entrez, vérifiez par vous-même. » Les expériences précédentes nous
ont servi de leçon, et elle ne me trouve pas. Après son départ, j’attends dix minutes, et je m’en vais. Je fais de longs détours dans les ruelles, puis j’arrive sur l’avenue – et elle est là.
Je mens (mal). Je lui raconte que je suis allée emprunter des livres – je les lui montre – et qu’on m’a dit, à mon arrivée qu’elle me cherchait, alors je suis vite repartie.» J’ai dû te rater de peu, dis-je d’un air innocent.
- Et qu’as-tu fait avant ? Demande-t-elle, jouant les indifférentes.
- Je… je me suis promenée. » Ça n’a rien arrangé, mais l’important était de persévérer. Même si elle savait que je mentais, et elle le savait, je devais m’en tenir à ma version des faits. Au bout d’un moment, le mensonge le plus absurde prenait la couleur de la vérité. Les faits n’avaient rien à voir dans ces confrontations, elles avaient leur propre logique, et quand la fièvre est retombée, ce qui l’avait provoquée finissait par être oublié. J’ai retrouvé une dynamique semblable, mais à une plus grande échelle, bien des années plus tard, quand les islamistes étaient au pouvoir. Nous jouions leur jeu. Nous inventions les histoires les plus abracadabrantes afin d’expliquer pourquoi notre haleine sentait l’alcool, nos lèvres étaient tachées de rouge, ce que la cassette d’un chanteur populaire interdit faisait sur le tableau de bord de la voiture, et, après avoir empoché un bakchich plus ou moins consistant, les Gardiens de la révolution nous laissaient repartir. Puis pendant des semaines, notre victoire pathétique deviendrait l’objet de plaisanteries sans fin.
Pp. 223-225 (op.cit.)

 

 Wis et Râmmin

de Gorgâni, Éditions Imago, 2011.
Traduction de Frouzandéh Brélian-Djahanshahi

Gorgani

 

 

 

Fleuron de la culture persane du XIe siècle, Wis et Râmmin est l’un des plus anciens romans d’amour de la littérature. Remontant au temps préislamiques, comme en témoignent les références aux croyances et aux rituels de la religion zoroastrienne, ce récit dépeint les vicissitudes de l’amour passion, les plaisirs intenses de l’amour physique comme les affres de l’absence ou de la jalousie.
Malgré les siècles qui nous séparent, son analyse des personnages est d’une étonnante modernité et sa narration des scènes d’amour n’est ni banale ni vulgaire. Avant même qu’elle ne soit conçue, la princesse Wis fut fiancée à un prestigieux roi de la dynastie parthe. D’une beauté sans égal, elle fut d’abord mariée à son frère, puis aussitôt revendiquée par le roi des rois à qui elle avait été promise. Mais Râmmin, le noble et beau jeune frère du roi, et Wis tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Cet amour réciproque et longuement contrarié finit par vaincre le destin et Wis et Râmmin régnèrent heureux durant de très longues années. Divers spécialistes européens ont souligné la probable influence de ce récit sur Tristan et Iseult, dont l’histoire le plus souvent considérée d’origine celtique, sera rédigée un siècle plus tard. Le passage dans notre littérature a pu se faire par la diffusion des oeuvres persanes et arabes vers les cours musulmanes d’Espagne et, de là, par l’intermédiaire des troubadours.
A l’inverse de la présentation exhaustive d’Henri Massé (1959), confidentielle et depuis longtemps indisponible, cette nouvelle traduction allège certains passages pour mieux donner au lecteur francophone un plaisir de lecture, sans trahir l’esprit du texte, permettant ainsi d’apprécier la culture très raffinée de la Perse antique.
Fakhré-Aldin-Assad Gorgâni est l’un des plus grands poètes persans. Au début du XIe siècle, il recherche les anciens chants écrits en langue palhavie, et il les traduit en parsi. L’histoire rapporte que ce savant fut si profondément touché par l’histoire de Wis et de Râmmin qu’il sombra lui-même dans la mélancolie.

Extrait
Ramîn revoit Wis et tombe éperdument amoureux d’elle. Les yeux du roi brillaient d’emmener ce soleil vers le Khorâssan. Pendant tout le trajet, il se sentit transporté de bonheur et oublia tous ses malheurs. La litière qui portait Wis ressemblait à une coupole emplie du parfum de ses cheveux. Sa beauté illuminait la lune et Vénus, et ressemblait au paradis d’Ahurâ-Mazdâ. Le ciel décida de changer le destin de Râmmin pour qu’il ne soit plus comblé par la vie et qu’il perde gaieté et assurance. Le vent de printemps dévoila soudain la fenêtre de la litière. Le visage de Wis apparut et poignarda innocemment le coeur de Râmmin. C’était le soleil lui-même qui émergeait d’une boue épaisse. Il mit le feu d’amour dans le coeur de Râmmin afin qu’il consume sa sagesse et sa patience. On aurait dit qu’un sorcier l’avait ensorcelé car, à la suite d’un regard sur le visage de Wis, son esprit quitta son corps. Même une flèche empoisonnée n’aurait pu de cette façon et avec une telle rapidité engendrer cette sorte de blessure. Il tomba de son cheval comme une feuille arrachée par le vent. Le feu qui brûlait son coeur faisait bouillir son cerveau et le privait à la fois de coeur et de cerveau. Il tomba donc de cheval et resta sans connaissance pendant quelque temps.
La teinte rose de son visage prit celle du safran et ses lèvres couleur de vin prirent la couleur du ciel. Les nobles, les cavaliers et les soldats qui l’entouraient avaient perdu l’espoir de le voir à nouveau vivant. Puis Râmmin se mit à pleurer, sans pouvoir parler. Il restait encore sidéré par l’attaque de l’amour. Quelque temps s’écoula encore avant qu’il puisse passer la main sur ses yeux. Il se sentait honteux et confus et se contrôlait afin de ne pas gémir. Les savants qui étaient présents dans l’entourage se disaient entre eux qu’il avait été atteint par le vent du haut mal.
Quand Râmmin se remit à cheval, la douceur de son âme avait été remplacée par l’amertume. Il poursuivit son chemin comme un insensé, inconscient de lui-même. Pendant le reste du voyage, ses yeux restèrent fixés sur la litière de Wis. Il semblait que son coeur était devenu le prisionnier de Satan. Ses regards ressemblaient à ceux d’un voleur, fixés sur un coffre à bijoux. Il était devenu l’esclave de la beauté de Wis. L’arbre de l’amour qui poussait dans son coeur illuminait ses yeux. Il espérait un nouveau coup de vent. Il souhaitait que quelque chose arrivât et que, remplaçant le cocher, il ait la charge de la litière. Il souhaitait qu’un brave homme se montrât généreux et portât à Wis ses salutations et lui parlât de ce qu’il ressentait pour elle. Tantôt Râmmin se blâmait, tantôt il se disait qu’il lui fallait être patient. En somme, sur son cheval, il n’était ni mort, ni vivant. Il se sentait plongé dans un puits profond, en plein rêve.
Op. cit. pp. 39-40

 

A lire et relire..

 

Une amazone en Orient

de Jane Dieulafoy, Phébus libretto, 2010.

Une amazone en Orient

 

 

 

Jane Dieulafoy est une femme fascinante, étonnante… Tour à tour. Romancière, photographe, journaliste, archéologue, ce n’est pas un hasard de retrouver le récit de ses aventures dans les colonnes de la célèbre revue Le Tour du monde. Partis à la recherche des origines de l’architecture occidentale, Jane et son archéologue de mari Marcel Dieulafoy sillonnent en 1881 les 6000 kilomètres d’une Perse antique qui vit encore à l’heure des Mille et Une Nuits. Des rives de la mer Noire à Ispahan, le présent volume relate les premiers mois d’un périple qui en durera quatorze pendant lesquels l’audacieuse et téméraire Jane prend des notes, des photos, et tient son  » Journal « . Tout aussi soucieuse de répertorier les multiples facettes archéologiques, politiques et sociologiques du pays qu’elle traverse, que de vivre pleinement l’aventure trépidante mais aussi dangereuse que lui propose son mari.

Biographie de l’auteur
Julie Henriette Magre est née le 29 juin 1851 à Toulouse. A l’âge de 19 ans, elle rencontre Marcel Dieulafoy, ingénieur des Ponts et chaussées, qui deviendra son mari le 11 mai 1870. Elle l’accompagnera partout dans ses missions en France et ailleurs, Grande archéologue (on lui doit la découverte de la célèbre et imposante Frise des Archers, aujourd’hui exposée au Louvre), elle est aussi connue pour les habits masculins qu’elle portait.

Extrait
À midi nous arrivons en vue du faubourg de Méched Mourgab, renommé pour ses tapis fond bleu à palmes cachemire. Nous continuons notre route, et vers une heure nous atteignons un misérable village composé de maisons de terre groupées autour d’un large tas de fumier et d’ordures. Depuis dix-sept heures nous sommes en chemin.
Je cherche des yeux un caravansérail. Il n’y en a point; mais les villageois de Deh No (« Village Neuf »), fort pauvres, et par conséquent obligés de s’imposer les plus désagréables sacrifices dans l’espoir de gagner quelques pièces de monnaie, veulent bien consentir à donner asile à des chrétiens. Pendant que je procède au choix d’un logis et que je songe avec volupté à étendre sur le sol mes membres endoloris, Marcel s’est réveillé de l’espèce de torpeur dans laquelle la fatigue l’avait plongé et examine attentivement du haut de son bucéphale les collines dominant Deh No. En punition de mes péchés, il aperçoit, sur la gauche du village, une construction blanche placée au sommet d’un coteau. Oubliant alors la fatigue, la longueur de l’étape, le soleil qui darde ses rayons de feu sur nos têtes, il ne descend même pas de cheval, s’empare de l’appareil photographique et part, malgré les protestations des tcharvadars, désolés de voir les yabous s’éloigner encore de la caravane.
Si l’amour-propre et la curiosité ne me rendaient quelque force, je renoncerais à suivre mon mari. Mes plus grands défauts viennent heureusement soutenir mon courage défaillant, et me voilà emboîtant le pas derrière Marcel, tout en maugréant et en regrettant au fond du coeur que les myopes armés d’un lorgnon aient souvent trop bonne vue.
Après une demi-heure de marche au pas (nos malheureuses montures seraient bien dans l’impossibilité de prendre une allure plus vive), nous atteignons une colline surmontée d’un long soubassement construit en pierres calcaires. Nous mettons pied à terre ou, pour être plus véridiques, nous nous laissons rouler sur le sol, car, au premier moment, nos jambes, raidies par la fatigue, se Jane Dieulafoy Voyageurs en Perse refusent absolument à nous porter. Marcel finit enfin par se remettre d’aplomb, quant à moi, tous mes efforts sont vains, et je vais définitivement échouer sur une touffe d’herbes sèches. Cependant, après une grande heure de repos, je parviens à me lever et à monter sur la plate-forme. De ce point culminant j’embrasse des yeux toute la construction. Le soubassement désigné par les habitants de Deh No sous le nom de takhté Madéré Soliman (estrade de la mère de Salomon) est une réminiscence des grandes terrasses sur lesquelles les souverains de la Babylonie construisaient leurs palais. Il est certain néanmoins que jamais édifice ne s’éleva sur ce sol artificiel, puisque le soubassement est lui-même inachevé. Cette observation ne résulte pas seulement de l’imperfection des parements extérieurs du takhtè, les plus baux monuments de la Grèce, les Propylées, le temple d’Éleusis, offrent de semblables pierres terminées sur toutes leurs faces, on en rencontre d’autres dont les lits et les joints sont à peine ébauchés. Mais quels sont donc ces signes gravés en creux sur les pierres inférieures du takhtè ? Je ne reconnais ni les hiéroglyphes d’Égypte ni les écritures cunéiformes des Babyloniens ou des Perses. Serais-je en présence de caractères jusqu’ici inconnus ?
- Non, me dit Marcel, dont la belle ardeur s’est enfin calmée, ces figures n’appartiennent à aucun alphabet: ce sont des marques laissées sans doute par les ouvriers pour servir de base au règlement de leurs travaux. Contemple, ajoute-t-il, le beau point de vue dont on jouit du haut de cette terrasse et, si tu ne me gardes pas rancune de t’avoir entraînée hors du village après une longue étape, tu conviendras que jamais emplacement mieux choisi ne domina un plus magnifique panorama.
Je suis peu disposée à m’enthousiasmer en ce moment. À ces paroles je jette cependant les yeux dans la direction de la plaine du Polvar, et je ne puis m’empêcher d’admirer, sans en rien avouer, le grand cirque violacé dont nous occupons le centre. La vallée est limitée à l’ouest par un massif de hautes montagnes se rattachant à la chaîne des Bakhtyaris, au sud par une ramification de ce soulèvement fermant l’entrée du Fars, à l’est par la partie la plus sauvage et la plus déserte de la Kirmanie, au nord par des plateaux étagés conduisant aux riches et hautes montagnes de Sourmek et Dehbid. Un cours d’eau serpente dans la plaine; sur ses rives, j’aperçois des constructions blanches, derniers vestiges de monuments anciens, car les villages modernes sont tous bâtis en terre grise.
À cette vue, une vengeance diabolique se présente à mon esprit: voyant Marcel presque aussi fourbu que moi, je l’engage très sérieusement à aller encore visiter une muraille située à trois cent mètres environ en contrebas du takhtè.
- C’est impossible, me répond-il; je ne me tiens plus debout.
Enfin ! Je n’attendais plus que ce mot pour demander les yabous. Il faut faire lever les pauvres bêtes à coups de gaule ! Nous choisissons les grosses pierres éboulées pour nous élever jusqu’à la hauteur des étriers, nous nous hissons péniblement sur nos montures et rentrons à Deh No. Pendant notre absence les serviteurs ont préparé une bonne chambre; le kébab et le pilau sont à point, mais nous sommes si fatigués que ni l’un ni l’autre n’avons la force d’y toucher.
Op. cit. pp. 340-2

 

Le mémorial des siècles: 14e siècle, les hommes, Tamerlan.

de Brion Marcel, Walter Gérard, Editions Albin Michel, 1963.

Tamerlan

 

 

 

Extrait
La principale beauté de Samarcande consistait dans l’heureuse disposition des différents quartiers où alternaient le labeur et le plaisir; la ville étant presque en ruines quand Tamerlan s’y installa, il eut cette chance, enviée par tous les urbanistes, de pouvoir travailler sur une table presque rase, sans être obligé de respecter les constructions de ses prédécesseurs. Instruit comme il l’était des magnificences de l’Inde et de la Perse, qu’en connaisseur raffiné il avait su admirer avant de les détruire, il ne voulut pas copier les capitales étrangères mais il sut leur emprunter ce qu’elles possédaient de plus caractéristique et de plus exquis. Les architectes qui l’accompagnaient relevaient les plans et notaient les particularités des édifices qui l’avaient frappé, avant qu’il les abandonnât aux démolisseurs, à défaut de pouvoir emporter les palais et les temples, comme il razziait les objets précieux et réduisait en esclavage les ouvriers d’art, du moins voulait-il en conserver l’image et être capable de les faire reconstruire dans la Cité Bleue s’il en avait le désir.
Les complexités de son caractères font qu’il a pu voir incendier, sans remords et sans regrets, des monuments dont il comprenait la beauté et l’excellence, il n’avait plus, en cela, l’innocence du barbare qui saccage indistinctement le meilleur et le pire, mais l’amateur d’art, chez lui, obéissait sans hésiter aux impératifs de la politique. La faculté qu’il avait de faire rebâtir ces monuments dans sa capitale, par les artistes et les artisans mêmes qui les avaient édifiés dans leur pays d’origine, lui ôtait probablement tout scrupule quant aux actes de vandalisme qu’il commettait consciemment et, plus encore, avec une conscience tranquille. Il n’avait pas cette naïveté grossière du général romain enjoignant au patron du navire sur lequel il vient d’embarquer une cargaison de statues grecques, d’en avoir grand soin, car, menace-t-il, s’il leur arrive le moindre dommage, il les lui fera refaire; il ressemblait davantage à Napoléon choisissant dans toutes les collections princières européennes les chefs-d’oeuvre dont il enrichira son propre musée. Il fit rassembler dans les villes persanes dont il s’emparait les carreaux de faïence émaillée qui décoraient les édifices et, afin d’en obtenir chez lui la quantité considérable qu’il en fallait pour recouvrir les palais et les mosquées de Samarcande, il laissa la vie sauve à tous les céramistes de Hérat, de Chiraz et d’Ispahan et les dirigea, par centaines, vers la Cité Bleue. Il s’intéressait à tous les détails de la construction de cette capitale, autant que Louis XIV à l’achèvement de Versailles; lorsqu’il s’y reposait, entre deux campagnes, il visitait les chantiers, stimulait les négligents, corrigeait les erreurs des architectes. Il lui arriva ainsi de faire démolir et recommencer des palais qui venaient d’être achevés, parce que les dimensions lui paraissaient médiocres ou les proportions inharmonieuses. Peut-être aussi cette insatisfaction même, qui se cachait sous le besoin de la perfection, était-elle un sédiment de son hérédité de nomade, et entrait-il quelque crainte superstitieuse dans ce désir qu’il avait d’une capitale toujours en train de se faire. Quand la maison est terminée, dit le proverbe, la mort entre.
Il construisait pour les morts, tout autant que pour les vivants. Après que son fils Mohammed Soultan eut été tué dans la campagne d’Asie Mineure, il lui fit construire à Samarcande un magnifique tombeau, mais quand celui-ci fut achevé, il lui parut mesquin et indigne d’un pareil prince; il le fit raser sur-le-champ, convoqua ses maîtres d’oeuvre et commanda une sépulture magnifique, exigeant qu’elle fût terminée dix jours plus tard; à la date fixée, l’édifice était achevé et conforme à l’idée qu’il en avait eu. Des tours de force comme celui-là étaient faciles puisque dans tous les États qu’il avait soumis, il n’existait pas un artisan d’art qu’il n’eût engagé à son service; il avait mis à la disposition de ses architectes jusqu’aux éléphants de guerre et de somme qu’il avait ramenés de ses campagnes dans l’Inde, et qui travaillaient dans ses chantiers. Mais si magnifiques que pussent être ses palais, ceux de ses fils, de ses femmes, de ses grands officiers, ce fut pour Dieu que ce Protecteur de la Foi voulut que le plus grand et le plus bel édifice fût construit. Il fallait que les mosquées célèbres d’Ispahan, de Bagdad et de Delhi fussent éclipsées par celle qui s’élèverait dans Samarcande. Il était nécessaire d’abattre des quartiers entiers pour dégager de larges avenues où les éléphants charrieraient les blocs de marbre apportés des montagnes et que cinq cents tailleurs de pierre travailleraient à égaliser. Vingt jours furent accordés aux deux officiers responsables de cette entreprise pour démolir le bazar et le transporter ailleurs. À l’intérieur de la grande mosquée, le plafond de marbre était supporté par quatre cent quatre-vingt piliers de pierre, en souvenir des apadana iraniens. L’Espagnol Clavijo n’avait jamais rien vu de pareil chez les rois de Castille. Ces immenses salles hypostyles, qui rappelaient aussi les forêts de colonnes des palais achéménides de Suse et de Persépolis, avaient pour cet « adorateur de l’espace » comme pour les adorateurs du feu, l’avantage de suggérer l’illimité, l’infini. Si fort qu’il aimât se reposer dans sa capitale et y surveiller l’érection de nouveaux édifices, Tamerlan restait l’homme de l’ouvert, le nomade qui ne supporte aucune borne imposée à son besoin de chevaucher.
Les grands palais étaient, dans l’étendue des parcs, comparables à des kiosques dans un jardin, et il fallait qu’il y eût un grand nombre de ces palais car il ne résidait jamais que quelques jours dans chacun, peut-être par souci de sa sécurité et pour décourager un assassin éventuel, mais plus probablement parce que le plaisir de bâtir et de contempler de beaux monuments n’était jamais arrivé à l’enraciner, pas plus que ne le pouvaient faire la vieillesse et la maladie.
Op. cit. pp. 112-115